LOGINJOIN



    

Quotes

1,241 quotes

 Newest  Likes

On n’est jamais très mécontent qu’un adulte s’en aille, ça fait toujours une vache de moins sur la terre, qu’on se dit, tandis que pour un enfant, c’est tout de même moins sûr. Il y a l’avenir.
    Journey to the End of the Night


Il se tenait tout en haut de sa fièvre comme en équilibre, moi en bas à cafouiller.
    Journey to the End of the Night


Les arrière-cours, c’est les oubliettes des maisons en série. J’ai eu bien du temps à moi pour la regarder la mienne d’arrière-cour et surtout pour l’entendre.
Là viennent chuter, craquer, rebondir les cris, les appels des vingt maisons en pourtour, jusqu’aux petits oiseaux des concierges en désespoir qui moisissaient en pépiant après le printemps qu’ils ne reverront jamais dans leurs cages, auprès des cabinets, qui sont tous groupés les cabinets, là, dans le fond d’ombre, avec leurs portes toujours déglinguées et ballantes. Cent ivrognes mâles et femelles peuplent ces briques et farcissent l’écho de leurs querelles vantardes, de leurs jurons incertains et débordants, après les déjeuners du samedi surtout. C’est le moment intense dans la vie des familles. Avec la gueule on se défie et des verres plein le nez, papa manie la chaise, faut voir, comme une cognée, et maman le tison comme un sabre ! Gare aux faibles alors ! C’est le petit qui prend. Les torgnoles aplatissent au mur tout ce qui ne peut pas se défendre et riposter : enfants, chiens ou chats. Dès le troisième verre de vin, le noir, le plus mauvais, c’est le chien qui commence à souffrir, on lui écrase la patte d’un grand coup de talon. Ca lui apprendra à avoir faim en même temps que les hommes. On rigole bien à le voir disparaître en piaulant sous le lit comme un éventré. C’est le signal. Rien ne stimule les femmes éméchées comme la douleur des bêtes, on n’a pas toujours des taureaux sous la main. La discussion en repart vindicative, impérieuse comme un délire, c’est l’épouse qui mène, lançant au mâle une série d’appels aigus à la lutte. Et après ça c’est la mêlée, les objets cassés se morcellent. La cour recueille le fracas, l’écho tourne autour de l’ombre. Les enfants dans l’horreur glapissent. Ils découvrent tout ce qu’il y a dans papa et maman ! Ils attirent sur eux la foudre en gueulant.
Je passais bien des jours à attendre qu’il arrive ce qui arrivait de temps à autre au bout des séances ménagères.
C’est au troisième, devant ma fenêtre que ça se passait, dans la maison de l’autre côté.
Je ne pouvais rien voir, mais j’entendais bien.
Il y a un bout à tout. Ce n’est pas toujours la mort, c’est souvent quelque chose d’autre et d’assez pire, surtout avec les enfants.
Ils demeuraient là ces locataires, juste à la hauteur de la cour où l’ombre commence à pâlir. Quand ils étaient seuls le père et la mère, les jours où ça arrivait, ils se disputaient d’abord longtemps et puis survenait un long silence. Ca se préparait. On en avait après la petite fille d’abord, on la faisait venir. Elle le savait. Elle pleurnichait tout de suite. Elle savait ce qu’il l’attendait. D’après sa voix, elle devait bien avoir dans les dix ans. J’ai fini par comprendre après bien des fois ce qu’ils lui faisaient tous les deux.
Ils l’attachaient d’abord, c’était long à l’attacher, comme pour une opération. Ca les excitait. « Petite charogne » qu’il jurait lui. « Àh ! la petite salope ! » qu’elle faisait la mère. « On va te dresser salope ! » qu’ils criaient ensemble et des choses et des choses qu’ils lui reprochaient en même temps, des choses qu’ils devaient imaginer. Ils devaient l’attacher après les montants du lit. Pendant ce temps-là, l’enfant se plaignotait comme une souris prise au piège. « T’auras beau faire petite vache, t’y couperas pas. Va ! T’y couperas pas ! » qu’elle reprenait la mère, puis avec toute une bordée d’insultes comme pour une cheval. Tout excitée. « Tais-toi maman, que répondait la petite doucement. Tais-toi maman ! Bats-moi maman ! Mais tais-toi maman ! » Elle n’y coupait pas et elle prenait quelque chose comme raclée. J’écoutais jusqu’au bout pour être bien certain que je ne me trompais pas, que c’était bien ça qui se passait. J’aurais pas pu manger mes haricots tant que ça se passait. Je ne pouvais pas fermer la fenêtre non plus. Je n’étais bon à rien. Je ne pouvais rien faire. Je restais à écouter seulement comme toujours, partout. Cependant, je crois qu’il me venait des forces à écouter ces choses-là, des forces d’aller plus loin, des drôles de forces et la prochaine fois, alors je pourrais descendre encore plus bas la prochaine fois, écouter d’autres plaintes que je n’avais pas encore entendues, ou que j’avais du mal à comprendre avant, parce qu’on dirait qu’il y en a encore toujours au bout des autres des plaintes encore qu’on n’a pas encore entendues ni comprises.
Quand ils l’avaient tellement battue qu’elle ne pouvait plus hurler, leur fille, elle criait encore un peu quand même à chaque fois qu’elle respirait, d’un petit coup.
J’entendais l’homme alors qui disait à ce moment-là : « Viens toi grande ! Vite ! Viens par là ! » Tout heureux.
C’était à la mère qu’il parlait comme ça, et puis la porte d’à côté claquait derrière eux. Un jour, c’est elle qui lui a dit, je l’ai entendu : « Ah ! je t’aime Julien, tellement, que je te boufferais ta merde, même si tu faisais des étrons grands comme ça... »
C’était ainsi qu’ils faisaient l’amour tous les deux que m’a expliqué leur concierge, dans la cuisine ça se passait contre l’évier. Autrement, ils y arrivaient pas.

    Journey to the End of the Night


Mais j’étais trop bien assis et trop mal debout.
    Journey to the End of the Night


Je n’avais plus rien à dire. Je m’assis donc et l’écoutai la mère se débattre encore plus tumultueusement, empêtrée dans les sornettes tragiques. Trop d’humiliation, trop de gêne portent à l’inertie définitive. Le monde est trop lourd pour vous. Tant pis. Pendant qu’elle invoquait, provoquait le Ciel et l’Enfer, tonitruait de malheur, je baissais le nez et baissant déconfit je voyais se former sous le lit de la fille une petite flaque de sang, une mince rigole en suintait lentement le long du mur vers la porte. Une goutte, du sommier, chutait régulièrement. Tac ! tac ! Les serviettes entre ses jambes regorgeaient de rouge.
    Journey to the End of the Night


Dans la petite salle à manager d’à côté, nous paercevions le père qui allait de long en large. Lui ne devait pas avoir son attitude prête encore pour la circonstance. Peut-être attendait-il que les événements se précisassent avant de se choisir un maintien. Il demeurait dans des sortes de limbes. Les êtres vont d’une comédie vers une autre. Entre-temps la pièce n’est pas montée, ils n’en discernent pas encore les contours, leur rôle propice, alors ils resent là, les bras ballants, devant l’événement, les instincts repliés comme un parapluie, branlochants d’incohérence, réduits à eux-mêmes, c’est-à-dire à rien. Vaches sans train.
    Journey to the End of the Night


Elle me laissait m’habituer à la pénombre du couloir, à l’odeur des poireaux pour la soupe, aux papiers des murs, à leurs ramages sots, à sa voix d’étranglée. Enfin, de bafouillages en exclamations, nous parvînmes auprès du lit de la fille, prostrée, la malade, à la dérive. Je voulus l’examiner, mais elle perdait tellement de sang, c’était une telle bouillie qu’on ne pouvait rien voir de son vagin. Des caillots. Ca faisait « glouglou » entre ses jambes comme dans le cou coupé du colonel à la guerre. Je remis le gros coton et remontai sa couverture simplement.
    Journey to the End of the Night


L’âge l’avait recouverte comme un vieil arbre frémissant, de rameaux allègres.
    Journey to the End of the Night


Et pour livrer son boulot en autobus, c’était toujours des histoires en seconde, un soir même on lui avait tapé dessus. Une étrangère c’était, la première étrangère, la seule à laquelle elle eût parlé de sa vie, pour l’engueuler.
    Journey to the End of the Night


Je n’avais pas de prétention moi, ni d’ambition non plus, rien que seulement l’envie de souffler un peu et de mieux bouffer un peu. Ayant posé ma plaque à ma porte, j’attendis.
    Journey to the End of the Night


Le train est entré en gare. Je n’étais plus très sûr de mon aventure quand j’ai vu la machine. Je l’ai embrassée Molly avec tout ce que j’avais encore de courage dans la carcasse. J’avais de la peine, de la vraie, pour une fois, pour tout le monde, pour moi, pour elle, pour tous les hommes.
C’est peut-être ça qu’on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir.
Des années ont passé depuis ce départ et puis des années encore... J’ai écrit souvent à Detroit et puis ailleurs à toutes les adresses dont je me souvenais et où l’on pouvait la connaître, la suivre Molly. Jamais je n’ai reçu de réponse.
La Maison est fermée à présent. C’est tout ce que j’ai pu savoir. Bonne, admirable Molly, je veux si elle peut encore encore me lire, d’un endroit que je ne connais pas, qu’elle sache bien que je n’ai pas changé pour elle, que je l’aime encore et toujours, à ma manière, qu’elle peut venir ici quand elle voudra partager mon pain et ma furtive destinée. Si elle n’est plus belle, eh bien tant pis ! Nous nous arrangerons ! J’ai gardé tant de beauté d’elle en moi, si vivace, si chaude que j’en ai bien pour tous les deux et pour au moins vingt ans encore, le temps d’en finir.
Pour la quitter il m’a fallu certes bien de la folie et d’une sale et froide espèce. Tout de même, j’ai défendu mon âme jusqu’à présent et si la mort, demain, venait me prendre, je ne serais, j’en suis certain, jamais tout à fait aussi froid, vilain, aussi lourd que les autres, tant de gentillesse et de rêve Molly m’a fait cadeau dans le cours de ces quelques mois d’Amérique.

    Journey to the End of the Night


« Je vous assure que je vous aime bien, Molly, et je vous aimerai toujours... comme je peux... à ma façon. »
Ma façon, c’était pas beaucoup. Elle était bien en chair pourtant Molly, bien tentante. Mais j’avais ce sale penchant aussi pour les fantômes. Peut-être pas tout à fait par ma faute. La vie vous force à rester beaucoup trop souvent avec les fantômes.

    Journey to the End of the Night


On a honte de ne pas être riche en cœur et en tout et aussi d’avoir jugé quand même l’humanité plus basse qu’elle n’est vraiment au fond.
    Journey to the End of the Night


En somme, tant qu’on est à la guerre, on dit que ce sera mieux dans la paix et puis on bouffe cet espoir-là comme si c’était du bonbon et puis c’est rien quand même que de la merde. On n’ose pas le dire d’abord pour dégoûter personne. On est gentil somme toute. Et puis un beau jour on finit quand même pas casser le morceau devant tout le monde. On en a marre de se retourner dans la mouscaille. Mais tout le monde trouve du coup qu’on est bien mal élevé. Et c’est tout.
    Journey to the End of the Night


« Et toi qu’est-ce que tu fais ? qu’il m’a demandé alors. T’es donc toujours cinglé ? T’en as pas assez encore assez des trucs et des machins ? T’en veux donc encore des voyages ?
— J’veux rentrer en France que je lui dis, j’en ai assez vu comme ça, t’as raison, ça va...

    Journey to the End of the Night


Des petits tertres pelés, des bosquets de bouleaux autour de lacs minuscules, des gens à lire par-ci par-là des magazines grisaille sous le ciel tout lourd de nuages plombés. Nous évitions avec Molly les confidences compliquées. Et puis, elle était fixée. Elle était trop sincère pour avoir beaucoup de choses à dire à propos d’un chagrin. Ce qui se passait en dedans lui suffisait, dans son cœur. On s’embrassait. Mais je ne l’embrassais pas bien, comme j’aurais dû, à genoux en vérité. Toujours je pensais un peu à autre chose en même temps, à ne pas perdre du temps et de la tendresse, comme si je voulais tout garder pour je ne sais quoi de magnifique, de sublime, pour plus tard, mais pas pour Molly, et pas pour ça. Comme si la vie allait emporter, me cacher ce que je voulais savoir d’elle, de la vie au fond du noir, pendant que je perdrais de la ferveur à l’embrasser Molly, et qu’alors j’en aurais plus assez et que j’aurais tout perdu au bout du compte par manque de force, que la vie m’aurait trompé comme tous les autres, la Vie, la vraie maîtresse des véritables hommes.
    Journey to the End of the Night


Un cœur infini vraiment, avec du vrai sublime dedans, qui peut se transformer en pognon, pas en chiqué comme le mien en tant d’autres.
    Journey to the End of the Night


Je l’aimais bien, sûrement mais j’aimais encore mieux mon vice, cette envie de m’enfuir de partout, à la recherche de je ne sais quoi, par un sot orgueil sans doute, par conviction d’une espèce de supériorité.
    Journey to the End of the Night


Pour la première fois un être humain s’intéressait à moi, du dedans si j’ose le dire, à mon égoïsme, se mettait à ma place à moi et pas seulement me jugeait de la sienne, comme tous les autres.
    Journey to the End of the Night


Un soir, comme ça, à propos de rien, elle m’a offert cinquante dollars. Je l’ai regardée d’abord. J’osais pas.
    Journey to the End of the Night


À l’égard d’une des jeunes femmes de l’endroit, Molly, j’éprouvai bientôt un exceptionnel sentiment de confiance, qui chez les êtres apeurés tient lieu d’amour.
    Journey to the End of the Night


La beauté, c’est comme l’alcool ou le confort, on s’y habitue, on n’y fait plus attention.
    Journey to the End of the Night


Quand à six heures tout s’arrête on emporte le bruit dans sa tête, j’en avais encore moi pour la nuit entière de bruit et d’odeur à l’huile aussi comme si on m’avait mis un nez nouveau, un cerveau nouveau pour toujours.
Alors à force de renoncer, peu à peu, je suis devenu comme un autre... Un nouveau Ferdinand. Après quelques semaines. Tout de même l’envie de revoir des gens du dehors me revint. Pas ceux de l’atelier bien sûr, ce n’étaient que des échos et des odeurs de machines comme moi, des viandes vibrées à l’infini, mes compagnons. C’est un vrai corps que je voulais toucher, un corps rose en vraie vie silencieuse et molle.

    Journey to the End of the Night


Je pris l’offensive : « Lola, prêtez-moi je vous prie l’argent que vous m’avez promis ou bien je coucherai ici et vous m’entendrez vous répéter tout ce que je sais sur le cancer, ses complications, ses hérédités, car il est héréditaires, Lola, le cancer. Ne l’oublions pas ! »
À mesure que je détachais, fignolais des détails sur le cas de sa mère, je la voyais devant moi blêmir Lola, faiblir, mollir. « Ah ! la garce ! que je me disais moi, tiens-la bien, Ferdinand ! Pour une fois que t’as le bon bout !... Ne la lâche pas la corde... T’en trouveras pas une si solide avant longtemps !... »
« Prenez ! tenez ! fit-elle, tout à fait excédée, voilà vos cent dollars et foutez-moi le camp et ne revenez jamais, vous m’entendez : jamais !... Out ! Out ! Out ! Sale cochon !...
— Embrassez-moi quand même Lola. Voyons !... On n’est pas fâchés ! » proposai-je pour savoir jusqu’où je pourrais la dégoûter. Elle a sorti alors un revolver d’un tiroir et pas pour rire. L’escalier m’a suffi, j’ai même pas appelé l’ascenseur.

    Journey to the End of the Night


Elle tenait à me semer dans la nuit, le plus tôt possible. C’était régulier. À force d’être poussé comme ça dans la nuit, on doit finir tout de même par aboutir quelque part, que je me disais. C’est la consolation. « Courage, Ferdinand, que je me répétais à moi-même, pour me soutenir, à force d’être foutu à la porte de partout, tu finiras sûrement par le trouver le truc qui leur fait si peur à eux tous, à tous ces salauds-là autant qu’ils sont et qui doit être au bout de la nuit. C’est pour ça qu’ils n’y vont pas eux au bout de la nuit ! »
    Journey to the End of the Night


C’est vrai aussi ce qu’elle disait que j’avais bien changé. L’existence, ça vous tord et ça vous écrase la face. À elle aussi ça lui avait écrasé la face mais moins, bien moins. Les pauvres sont fadés. La misère est géante, elle se sert pour essuyer les ordures du monde de votre figure comme d’une toile à laver. Il en reste.
    Journey to the End of the Night


Lola se montra, dès qu’elles eurent franchi la porte, les amies, franchement excédée.
    Journey to the End of the Night


Un corps luxueux c’est toujours un viol possible, une effraction précieuse, directe, intime dans le vif de la richesse, du luxe, et sans reprise à craindre.
    Journey to the End of the Night


Dans ma chambre toujours les mêmes tonnerres venaient fracasser l’écho, par trombes, les foudres du métro d’abord qui semblait s’élancer vers nous de bien loin, à chaque passage emportant tous ses aqueducs pour casser la ville avec et puis entre-temps des appels incohérents de mécaniques de tout en bas, qui montaient de la rue, et encore cette molle rumeur de la foule en remous, hésitante, fastidieuse toujours, toujours en train de repartir, et puis d’hésiter encore, et de revenir. La grande marmelade des hommes dans la ville.
D’où j’étais là-haut, on pouvait bien crier sur eux tout ce qu’on voulait. J’ai essayé. Ils me dégoûtaient tous. J’avais pas le culot de leur dire pendant le jour, quand j’étais en face d’eux, mais d’où j’étais je ne risquais rien, je leur ai crié « Au secours ! Au secours ! » rien que pour voir si ça leur ferait quelque chose. Rien que ça leur faisait. Ils poussaient la vie et la nuit et le je our devant eux les hommes. Elle leur cache tout la vie aux hommes. Dans le bruit d’eux-mêmes ils n’entendent rien. Ils s’en foutent. Et plus la ville est grande et plus elle est haute et plus ils s’en foutent. Je vous le dis moi. J’ai essayé. C’est pas la peine.

    Journey to the End of the Night


En Afrique, j’avais certes connu un genre de solitude assez brutale, mais l’isolement dans cette fourmilière américaine prenait une tournure plus accablante encore.
Toujours j’avais redouté d’être à peu près vide, de n’avoir en somme aucune sérieuse raison pour exister. À présent j’étais devant les faits bien assuré de mon néant individuel. Dans ce milieu trop différent de celui où j’avais de mesquines habitudes, je m’étais à l’instant comme dissous. Je me sentais bien près de ne plus exister, tout simplement. Ainsi, je le découvrais, dès qu’on avait cessé de me parler des choses familières, plus rien ne m’empêchait de sombrer dans une sorte d’irrésistible ennui, dans une manière de doucereuse, d’effroyable catastrophe d’âme. Une dégoûtation.

    Journey to the End of the Night


Sur le lit, anxieux, je tentais de me familiariser avec la pénombre de cet enclos pour commencer. D’un grondement périodique les murailles tremblaient du côté de ma fenêtre. Passage du métro aérien. Ils bondissait en face, entre deux rues, comme un obus, rempli de viandes tremblotantes et hachées, saccadait à travers la ville lunatique de quartier en quartier. On le voyait là-bas aller se faire trembler la carcasse juste au-dessus d’un torrent de membrures dont l’échos grondait encore bien loin derrière lui d’une muraille à l’autre, quand il l’avait délivré, à cent à l’heure. L’heure du dîner survint pendant cette prostration, et puis celle du coucher aussi.
    Journey to the End of the Night


En levant le nez vers toute cette muraille, j’éprouvai une espèce de vertige à l’envers, à cause des fenêtres trop nombreuses vraiment et si pareilles partout que c’en était écœurant.
Précairement vêtu je me hâtai, transi, vers la fente la plus sombre qu’on puisse repérer dans cette façade géante, espérant que les passants ne me verraient qu’à peine au milieu d’eux. Honte superflue. Je n’avais rien à craindre. Dans la rue que j’avais choisie, vraiment la plus mince de toutes, pas plus épaisse qu’un gros ruisseau de chez nous, et bien crasseuse au fond, bien humide, remplie de ténèbres, il en cheminait déjà tellement d’autres de gens, des petits et des gros, qu’ils m’emmenèrent avec eux comme une ombre. Ils remontaient comme moi dans la ville, au boulot sans doute, le nez en bas. C’était les pauvres de partout.

    Journey to the End of the Night


A 37° tout devient banal.
    Journey to the End of the Night


Pour une surprise, c’en fut une. A travers la brume, c’était tellement étonnant ce qu’on découvrait soudain que nous nous refusâmes d’abord à y croire et puis tout de même quand nous fûmes en plein devant les choses, tout galérien qu’on était on s’est mis à bien rigoler, en voyant ça, droit devant nous...
Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.

    Journey to the End of the Night


Les crépuscules dans cet enfer africain se révélaient fameux. On n’y coupait pas. Tragiques chaque fois comme d’énormes assassinats du soleil. Un immense chiqué. Seulement c’était beaucoup d’admiration pour un seul homme. Le ciel pendant une heure paradait tout giclé d’un bout à l’autre d’écarlate en délire, et puis le vert éclatait au milieu des arbres et montait du sol en trainées tremblantes jusqu’aux premières étoiles. Après ça le gris reprenait tout l’horizon et puis le rouge encore, mais alors fatigué le rouge et pas pour longtemps. Ça se terminait ainsi. Toutes les couleurs retombaient en lambeaux, avachies sur la forêt comme des oripeaux après la centième. Chaque jour sur les six heures exactement que ça se passait.
Et la nuit avec tous ses monstres entrait alors dans la danse parmi ses mille et mille bruits de gueules de crapauds.
La forêt n’attend que leur signal pour se mettre à trembler, siffler, mugir de toutes ses profondeurs. Une énorme gare amoureuse et sans lumière, pleine à craquer. Des arbres entiers bouffis de gueuletons vivants, d’érections mutilées, d’horreur.

    Journey to the End of the Night


Il s’endormit d’un coup, à la lueur de la bougie. Je finis par me relever pour bien regarder ses traits à la lumière. Il dormait comme tout le monde. Il avait l’air bien ordinaire. Ça serait pourtant pas si bête s’il y avait quelque chose pour distinguer les bons des méchants.
    Journey to the End of the Night


Évidemment Alcide évoluait dans le sublime à son aise et pour ainsi dire familièrement, il tutoyait les anges, ce garçon, et il n’avait l’air de rien.
    Journey to the End of the Night


Je ne savais pas quoi lui répondre moi, je n’étais pas très compétent, mais il me dépassait tellement par le cœur que j’en devins tout rouge... Â côté d’Alcide, rien qu’un mufle impuissant moi, épais, et vain j’étais... Y avait pas à chiquer. C’était net.
    Journey to the End of the Night


Proust, mi-revenant lui-même, s’est perdu avec une extraordinaire ténacité dans l’infinie, la diluante futilité des rites et démarches qui s’entortillent autour des gens du monde, gens du vide, fantômes de désirs, partouzards indécis attendant leur Watteau toujours, chercheurs sans entrain d’improbables Cythères. Mais Mme Herote, populaire et substantielle d’origine, tenait solidement à la terre par de rudes appétits, bêtes et précis.
    Journey to the End of the Night


— Oh ! Vous êtes donc tout à fait lâche, Ferdinand ! Vous êtes répugnant comme un rat...
— Oui, tout à fait lâche, Lola, je refuse la guerre et tout ce qu’il y a dedans... Je ne la déplore pas moi... Je ne me résigne pas moi... Je ne pleurniche pas dessus moi... Je la refuse tout net, avec tous les hommes qu’elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils neuf cent quatre-vingt-quinze millions et moi tout seul, c’est eux qui ont tort, Lola, et c’est moi qui ai raison, parce que je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir.

    Journey to the End of the Night


Nous vivions un grand roman de geste, dans la peau de personnages fantastiques, au fond desquels, dérisoires, nous tremblions de tout le contenu de nos viandes et de nos âmes.
    Journey to the End of the Night


Tout se passe en efforts pour éloigner la vérité de ces lieux qui revient pleurer sans cesse sur tout le monde ; on a beau faire, on a beau boire, et du rouge encore, épais comme de l’encre, le ciel reste ce qu’il est là-bas, bien refermé dessus, comme une grande mare pour les fumées de la banlieue.
Par terre, la boue vous tire sur la fatigue et les côtés de l’existence sont fermés aussi, bien clos par des hôtels et des usines encore. C’est déjà des cercueils les murs de ce côté-là. Lola, bien partie, Musyne aussi, je n’avais plus personne. C’est pour ça que j’avais fini par écrire à ma mère, question de voir quelqu’un. À vingt ans je n’avais déjà plus que du passé.

    Journey to the End of the Night


Certains soldats bien doués, à ce que j’avais entendu conter, éprouvaient quand ils se mêlaient aux combats, une sorte de griserie et même une vive volupté. Dès que pour ma part j’essayais d’imaginer une volupté de cet ordre bien spécial, je m’en rendais malade pendant huit jours au moins. Je me sentais si incapable de tuer quelqu’un, qu’il valait décidément mieux que j’y renonce et que j’en finisse tout de suite. Non que l’expérience m’eût manqué, on avait même fait tout pour me donner le goût, mais le don me faisait défaut. Il m’aurait fallu peut-être une plus lente initiation.
    Journey to the End of the Night


Notre médecin-chef aux beaux yeux, le professeur Bestombes, avait fait installer pour nous redonner de l’âme, tout un appareillage très compliqué d’engins électriques étincelants dont nous subissions les décharges périodiques, effluves qu’il prétendait toniques et qu’il fallait accepter sous peine d’expulsion.
    Journey to the End of the Night


Musyne disparut avec les autres. Je l’ai attendue, chez nous, en haut, une nuit, tout un jour, un an... Elle n’est jamais revenue me trouver.
    Journey to the End of the Night


Eux en haut avec Musyne, moi en dessous, avec rien.
    Journey to the End of the Night


Quand nous nous retrouvions au matin devant la porte elle faisait la grimace en me revoyant. J’étais encore naturel comme un animal en ce temps-là, je ne voulais pas la lâcher ma jolie et c’est tout, comme un os.
    Journey to the End of the Night


Tenez, je la vois d’ici, ma famille, les choses de la guerre passées... Comme tout passe... Joyeusement alors gambadante ma famille sur les gazons de l’été revenu, je la vois d’ici par les beaux dimanches... Cependant qu’à trois pieds dessous, moi papa, ruisselant d’asticots et bien plus infect qu’un kilo d’étrons de 14 juillet pourrira fantastiquement de toute sa viande déçue... Engraisser les sillons du laboureur anonyme c’est le véritable avenir du véritable soldat !
    Journey to the End of the Night


Pour Lola, venir me voir dans cette sorte de prison, c’était encore une aventure. Nous deux, nous ne pleurions pas. Nous n’avions nulle part, nous, où prendre des larmes.
    Journey to the End of the Night


Tout ce qui est intéressant se passe dans l’ombre, décidément. On ne sait rien de la véritable histoire des hommes.
    Journey to the End of the Night



Next Quotes >

News

All News
TV News
Movies News
Books News
Stars News

TV

All Series
Trending Series
TV Quotes
My Series

Movies

All Movies
Coming Soon
Watch Free Movies
Oscar Best Pictures
Movies Quotes
My Movies
Watchlist

Books

All Books
Books Quotes
Book Club
My Books

Fanfics

All Fanfics
My Fanfics

Gaming

All Games

Music

All Albums

Lists

All Lists

Stars

All Stars
Hottest Stars
Stars Quotes
Born Today

Community

Last Comments
Last Reviews
Hottest Stars
Members
Shop
Premium

Contact tvore   Terms and Conditions   Privacy Policy   Copyright © 2020 tvore